Blessures en jiu-jitsu brésilien : ce que révèle une étude sur les athlètes italiens

Le Jiu-Jitsu brésilien (JJB) est un art martial en plein essor à travers le monde, reconnu pour ses bienfaits physiques et mentaux : discipline, force, souplesse, coordination, confiance en soi… Mais derrière l’image d’un sport complet et accessible à tous, il existe une réalité souvent négligée : le risque élevé de blessures, en particulier musculosquelettiques.
Une récente étude menée auprès de 360 pratiquants italiens de JJB met en lumière non seulement les zones du corps les plus touchées, mais aussi les facteurs de risque, les méthodes de rééducation et la préparation psychologique nécessaire pour revenir sur le tatami en toute sécurité.

L’intégralité de l’étude est disponible sur Pubmed : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/40843817
Un sport en pleine croissance en italie
En Italie, le JJB connaît depuis quelques années une progression notable. Initialement géré par la Fédération italienne de grappling et MMA (FIGMMA), il est désormais intégré à la FIJLKAM – la fédération officielle de judo, karaté et lutte affiliée au Comité Olympique Italien. Cette reconnaissance institutionnelle contribue à son expansion, mais la recherche scientifique sur le sujet reste encore limitée par rapport à des disciplines voisines comme le judo ou la lutte.
Cette étude italienne comble donc un vide, en fournissant des données précises sur la fréquence des blessures, leurs mécanismes, leur gestion et les obstacles rencontrés lors du retour à l’entraînement.
Des blessures fréquentes, surtout à l’entraînement
Sur les 360 athlètes interrogés, 92 % déclaraient avoir subi au moins une blessure au cours des trois années précédentes. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la majorité de ces blessures ne surviennent pas en compétition mais… pendant l’entraînement (88 %).
Parmi les gestes techniques, c’est la tentative de passage de garde qui s’est révélée être le mécanisme de blessure le plus fréquent. Ce mouvement, qui exige explosivité, pression et torsion, met une charge considérable sur les genoux, zone la plus touchée.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes :
- genou : 31 % des blessures,
- épaule : 13 %,
- cheville : 8 %,
- suivis par le coude et les doigts.
Les blessures les plus courantes incluaient entorses, luxations, fractures, mais aussi de nombreuses lésions classées comme « autres », souvent liées aux particularités du grappling.

Retour sur le tapis : rapide mais parfois risqué
La bonne nouvelle est que la plupart des athlètes blessés reprennent l’entraînement relativement vite. 65 % reviennent dans le mois qui suit leur traumatisme. Cependant, ce retour rapide pose question : est-il réellement synonyme de récupération complète ?
Une part significative des répondants (près de 30 %) reconnaît ne pas avoir suivi de traitement particulier après leur blessure. Parmi ceux qui ont consulté, la kinésithérapie domine : exercices thérapeutiques, thérapie manuelle et éducation du patient. Quelques-uns ont dû recourir à la chirurgie, et certains se sont simplement contentés de médicaments ou de soins d’urgence.
Cette tendance à « encaisser » et à revenir vite est emblématique de la culture des sports de combat, mais elle peut aussi être dangereuse, favorisant les récidives ou des séquelles chroniques.
Le poids du corps et l’âge : facteurs clés
Au-delà des mécanismes techniques, l’étude a cherché à identifier les facteurs de risque individuels grâce à un modèle de machine learning (Random Forest). Les résultats sont clairs :
- l’indice de masse corporelle (IMC),
- l’âge, sont les deux variables les plus corrélées au risque de blessure.
En d’autres termes, les athlètes plus lourds et plus âgés sont davantage exposés. Leur corps supporte non seulement leur propre poids mais aussi celui de leur partenaire, ce qui augmente la charge sur les articulations. De plus, avec l’âge, la souplesse et la mobilité articulaire diminuent, favorisant les traumatismes.
Un autre facteur ressort : la fréquence des compétitions. Plus un athlète participe à des tournois, plus le risque de blessure augmente. Cela peut sembler évident, mais ce constat souligne l’importance de la planification et du repos dans un calendrier chargé.
L’importance de la préparation psychologique
Un des apports majeurs de l’étude est d’avoir mesuré la préparation psychologique au retour à la compétition grâce à l’échelle I-PRRS.
Les résultats montrent que, même après guérison physique, beaucoup d’athlètes éprouvent un manque de confiance. Le score le plus bas concerne la capacité à s’entraîner sans douleur, un facteur psychologique déterminant pour retrouver son niveau.
Cette donnée rappelle que la rééducation ne peut pas se limiter au corps. La peur de la rechute, l’angoisse d’être moins performant ou l’appréhension de ressentir à nouveau la douleur peuvent freiner le retour sur le tapis. Un accompagnement psychologique, même basique, pourrait donc améliorer les perspectives de reprise et réduire les risques de blessures secondaires.
Quelles leçons pour la prévention ?
Les conclusions de cette enquête italienne rejoignent celles d’autres travaux menés aux États-Unis et au Japon : le JJB est un sport à haut risque de blessures, mais des stratégies existent pour limiter ce danger.
Quelques recommandations pratiques ressortent :
- adapter les entraînements selon l’âge et l’IMC : éviter les charges trop lourdes pour les pratiquants plus âgés ou en surpoids, renforcer la mobilité et la préparation physique,
- mieux encadrer les situations à risque : en particulier les phases de passage de garde et de soumissions comme l’armbar, qui mettent en tension les articulations,
- structurer la prévention : échauffements spécifiques, exercices de renforcement ciblant genoux, épaules et coudes, et progressivité dans la charge d’entraînement,
- valoriser la récupération et la rééducation : briser la culture du « je continue malgré la douleur », et promouvoir la kinésithérapie, les soins appropriés et le suivi médical,
- inclure la dimension mentale : encourager les athlètes à exprimer leurs craintes et à travailler la confiance en soi dans leur processus de retour.
Limites et perspectives
Comme toute étude, celle-ci présente des limites. Les données sont auto-déclarées, ce qui peut introduire un biais de mémoire. De plus, les résultats se concentrent uniquement sur la communauté italienne, et il faudra les comparer à d’autres contextes nationaux pour confirmer leur validité.
Néanmoins, cette recherche ouvre la voie à des approches innovantes, comme l’utilisation d’algorithmes prédictifs pour identifier les athlètes les plus à risque et personnaliser les programmes de prévention.
Conclusion
Le Jiu-Jitsu brésilien continue de séduire grâce à sa technicité et à ses bienfaits physiques et psychologiques. Mais sa pratique comporte un revers : un risque élevé de blessures, surtout aux genoux, souvent lors de l’entraînement.
Cette étude italienne nous rappelle que la prévention doit être une priorité : prendre en compte l’âge, l’IMC, la fréquence des compétitions et la préparation psychologique. Les entraîneurs, kinésithérapeutes et athlètes eux-mêmes ont un rôle à jouer pour développer une culture où l’on ne se contente pas de revenir vite, mais où l’on revient bien, dans les meilleures conditions possibles.
En combinant science, médecine sportive et pédagogie, le JJB pourra continuer à croître, tout en protégeant ceux qui font vivre cet art martial : ses pratiquants.




